Je suis convaincu qu’on ne peut pas parler des antagonistes de la fiction japonaise contemporaine sans citer Suguru Geto de Jujutsu Kaisen. Contrairement à de nombreux antagonistes, il ne cherche pas le pouvoir pour le pouvoir. Il n’est pas animé par la simple cruauté, ni par une folie inexplicable. Son projet est plutôt cohérent ! C’est précisément ce qui le rend troublant et fascinant, sur le plan philosophique. Geto est le portrait d’un idéaliste qui a raté sa traversée du réel, un homme dont la compassion a fini par se transformer, par étapes logiques et tragiques, en mépris radical.
Le fardeau de la grâce
Comme on le découvre dans les premiers épisodes de la saison 2 de Jujutsu Kaisen, Suguru Geto était un exorciste d’exception doté d’une grande sensibilité morale. Avec Satoru Gojo, son binôme et meilleur ami, ils formaient un duo puissant, considéré comme les deux sorciers les plus forts de leur époque.

Sa technique, la Manipulation des Esprits, lui permet de dominer, d’absorber et de contrôler un grand nombre de fléaux. Il peut ainsi les invoquer pour affronter ses ennemis. Il était l’un des quatre exorcistes de classe S et il voyait les exorcistes comme des êtres condamnés à souffrir pour une humanité qui les ignore, les craint ou les méprise. Ce constat n’est pas un délire paranoïaque ; il est fondé. En effet, il faut rappeler que dans l’univers de Jujutsu Kaisen, les exorcistes risquent leur vie quotidiennement pour des civils qui ne sauront jamais leur nom et qui, s’ils apprenaient leur existence, les traiteraient probablement en monstres. Ici, Geto touche à une question philosophique ancienne : quel est le sens du sacrifice pour une communauté qui ne vous reconnaît pas ?
On pense à la figure du pharmakos dans la Grèce antique ; le bouc émissaire, celui dont la souffrance expiatoire fonde la pureté du groupe. Pour Yoshinobu Gakuganji, Masamichi Yaga et l’institution, elle-même, le sorcier, est fonctionnellement un pharmakos. Il absorbe l’impureté du monde (les fléaux/malédictions, nées des émotions négatives des humains) pour que les non-sorciers puissent vivre en paix dans leur ignorance bienheureuse.
Geto, au fond, refuse ce rôle. Refuser d’être un bouc émissaire est, en soi, un acte de dignité !
La fracture : de la compassion au ressentiment
Le basculement de Suguru Geto n’est pas soudain. Il s’opère par accumulation, et la mission de Haibara en est le catalyseur tragique !
Face à un village qui sacrifie rituellement des sorciers, face à une institution qui couvre ces pratiques au nom de l’ordre établi, Geto se heurte à une réalité que la philosophie morale connaît bien : le conflit entre la justice abstraite et la violence concrète. L’institution dit « le plus grand bien pour le plus grand nombre. » Mais à cela, Geto répond : « au prix de quelles vies ? »
Cette tension est au cœur de la pensée utilitariste depuis Bentham et Mill. L’utilitarisme classique accepte le sacrifice d’une minorité si cela maximise le bonheur collectif ; une approche presque mathématique de l’éthique. Geto a décidé d’opérer une inversion radicale. C’est simple ! Si les non-sorciers sont la source des malédictions (leurs émotions négatives génèrent les esprits maléfiques) et si les sorciers souffrent pour eux sans réciprocité ni reconnaissance, alors le calcul utilitaire lui-même justifie un autre ordre.
Mais ce raisonnement recèle un glissement dangereux. Geto ne passe pas directement de « je souffre injustement » à « je vais massacrer. » Il passe d’abord par une question en apparence raisonnable : « pourquoi les forts devraient-ils mourir pour les faibles ? ».
C’est ici qu’il rencontre Nietzsche ou plutôt une lecture appauvrie de Nietzsche.
L’erreur Nietzschéenne : le surhomme mal compris
La philosophie de Nietzsche est l’une des plus mal comprises. Elle est généralement réduite à une apologie du fort contre le faible. On pourrait dire que Geto en commet la même lecture tronquée.
Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, oppose en effet les « maîtres » aux « esclaves », mais sa critique porte sur la morale du ressentiment, non sur une hiérarchie biologique. Le ressentiment, chez Nietzsche, est précisément ce que Geto développe : une valorisation de soi-même construite contre l’autre, une identité fondée sur la négation d’autrui plutôt que sur l’affirmation de soi.
Geto croit transcender la morale ordinaire. En réalité, il en est le prisonnier inversé. Il ne crée pas de nouvelles valeurs, il retourne simplement les anciennes. Si pour la société « les sorciers doivent servir les humains », Geto pense que « les humains doivent servir les sorciers. » La structure hiérarchique reste identique. Seuls les pôles s’inversent.
Le vrai surhomme nietzschéen ne dominerait pas les singes ; il les ignorerait, transcendant la question même.
La pureté comme fantasme totalitaire
Le projet final de Geto (un monde peuplé exclusivement de sorciers) est une utopie de la pureté. Et c’est ici que la philosophie politique prend le relais.
Hannah Arendt, dans Les Origines du Totalitarisme, identifie la logique de la pureté comme un des moteurs fondamentaux des régimes totalitaires. Il ne s’agit pas de la haine en tant que telle, mais plutôt l’idée qu’il est possible et désirable de purifier le monde de ses éléments jugés indésirables afin d’atteindre la perfection.
Ainsi le maître des fléaux Suguru Geto ne se pense pas comme un haïsseur. Il se pense comme un architecte. C’est là la violence de sa position ! Il est convaincu de construire quelque chose de beau. Son massacre du village de Yukaku n’est pas, dans son esprit, un crime ; c’est une opération chirurgicale sur le corps social.
Cette déshumanisation rationnalisée est ce que Zygmunt Bauman, dans Modernité et Holocauste, appelle la « distance morale » : la capacité à commettre des actes atroces non par sadisme, mais par abstraction bureaucratique ou idéologique. Geto voit tout simplement les non-sorciers comme des « singes » ; ce qui rend leur élimination pensable, voire nécessaire.
Le plus vertigineux est que Geto garde une capacité à l’amour. Il aime Mimiko et Nanako. Il aime, à sa façon, ses compagnons sorciers. Ce n’est pas un monstre froid, c’est quelqu’un dont la capacité affective s’est simplement rétrécie jusqu’à n’embrasser qu’un cercle restreint et qui a rationalisé l’exclusion du reste.
Le dialogue avec Gojo : deux réponses au même Diagnostic
Ce qui rend le duo Geto/Gojo si puissant philosophiquement, c’est qu’ils partagent le même diagnostic et divergent radicalement sur la réponse. En effet, tous deux voient la souffrance des sorciers. Tous deux reconnaissent l’injustice du système. Mais là où Suguru Geto conclut qu’il faut changer le monde par élimination, Satoru Gojo conclut qu’il faut changer le monde par éducation.
La réponse de Gojo (former une nouvelle génération, transformer les institutions de l’intérieur, changer les mentalités) est plutôt lente, incertaine, sans la satisfaction cathartique de la solution radicale. Elle exige une tolérance à l’ambiguïté que Geto n’a plus.
On retrouve ici le vieux débat entre la révolution et la réforme : la violence transformatrice immédiate contre le changement graduel et imparfait. Geto choisit la révolution. Gojo choisit la réforme. Et Gege Akutami, en montrant les limites des deux voies, refuse de donner raison à l’un ou à l’autre sans nuances.
La tragédie de la cohérence
Ce qui élève Suguru Geto au-dessus du simple antagoniste, c’est que sa trajectoire est cohérente. Il ne trahit pas ses valeurs ; il les pousse jusqu’à leur conclusion logique et monstrueuse.
C’est ce que la philosophie morale appelle un argument reductio ad absurdum valide : si l’on accepte certaines prémisses (les sorciers souffrent injustement, les non-sorciers sont la cause de cette souffrance, la souffrance des innocents est inacceptable), on peut, par une série d’étapes raisonnables, aboutir à des conclusions horribles.
Geto est ainsi une mise en garde contre la cohérence aveugle. La vertu du modus tollens moral (si une conclusion est monstrueuse, il faut remonter la chaîne et interroger les prémisses) lui fait défaut. Il manque de cette capacité que les Anciens appelaient la phronesis, la prudence pratique : le jugement qui sait quand s’arrêter, quand la logique doit céder devant l’évidence morale du réel.
Suguru Geto commence par aimer trop. Il aime les sorciers d’un amour si intense qu’il finit par ne plus pouvoir supporter leur souffrance et cherche à l’éliminer par tous les moyens, y compris les plus terribles.
C’est en cela qu’il est une figure tragique au sens antique : un héros dont la qualité maîtresse, la compassion, devient, par excès et par déformation, le vecteur de sa destruction et de celle des autres.
Sa question reste entière et c’est la raison pour laquelle il hante le lecteur longtemps après la dernière page. Que fait-on d’un monde qui exige que certains souffrent pour que les autres prospèrent ? Geto n’a pas trouvé la bonne réponse. Mais on peut dire qu’il a posé la bonne question.
Références
Friedrich Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà le bien et le mal
Hannah Arendt – Les Origines du Totalitarisme, Eichmann à Jérusalem
Zygmunt Bauman – Modernité et Holocauste
John Stuart Mill – L’Utilitarisme
Aristote – Éthique à Nicomaque (sur la phronesis)
René Girard – Le Bouc Émissaire (sur la figure du pharmakos)